Quand le médiateur devient partie prenante
Eric Peral
Autor
Quand le médiateur devient partie prenante
Un paradoxe troublant : les professionnels de la médiation, spécialistes de la communication dans les conflits, se taisent fréquemment lorsqu’un désaccord surgit entre eux. Cette contradiction interroge la crédibilité de la profession et révèle des facteurs psychologiques, méthodologiques et économiques qui freinent le dialogue entre pairs.
Quand le médiateur devient partie prenante
La première clé d’analyse tient au basculement de rôle : le médiateur, habituellement observateur neutre, devient acteur directement impliqué. Il perd alors la distance cognitive qui lui permet, en audience, de comprendre les dynamiques émotionnelles sans s’y laisser entraîner. Les biais de perception – en particulier le biais acteur‑observateur – l’amènent à juger les autres sévèrement tout en justifiant ses propres réactions défensives.
En l’absence du cadre structuré d’une séance formelle (contrat de médiation, règles, temps dédié), la communication entre médiateurs n’est plus contenue ni ritualisée. Comme le souligne Dorcas Quek Anderson, la qualité des échanges dépend fortement du contexte et des objectifs explicites de la discussion : lorsque ces balises disparaissent, les professionnels eux‑mêmes se retrouvent sans méthode pour gérer leurs vulnérabilités.
Fatigue émotionnelle et épuisement du médiateur
La médiation est un métier à très forte charge émotionnelle : absorber la colère, réguler les tensions, reformuler les attaques, maintenir une neutralité apparente. Ce travail de « laboratoire émotionnel » permanent entraîne un risque élevé de stress chronique et d’épuisement professionnel. Lydia Nussbaum montre ainsi que les médiateurs en burnout voient leurs capacités d’attention, de régulation émotionnelle et de pensée créative significativement réduites.
Dans ce contexte, entrer dans un conflit avec un pair demande une énergie que beaucoup n’ont plus. Le silence devient alors un mécanisme d’auto‑préservation : ignorer un collègue n’est pas forcément une hostilité, mais le symptôme d’un système qui ne laisse ni temps ni espace pour traiter les tensions internes.
Guerres de chapelles méthodologiques et ego professionnel
Le champ de la médiation est traversé par plusieurs écoles : facilitative, évaluative, transformative, chacune avec ses références, ses techniques et sa vision de la finalité du processus. Les travaux de Bush et Folger, par exemple, défendent une approche transformative qui cherche moins l’accord que la transformation de la relation et de la communication. Face à cela, certaines pratiques plus évaluatives se centrent sur l’obtention rapide d’un compromis.
Lorsque des médiateurs issus de paradigmes différents s’opposent, ils ne discutent pas seulement de méthode, mais de leur identité professionnelle profonde. L’ego qui permet de « tenir » une salle de réunion, d’imposer un cadre et de gérer des parties difficiles peut se rigidifier, produisant une fermeture épistémique : chacun se vit comme détenteur de la « bonne » approche et refuse le débat, au risque de couper la communication avec ses pairs.
Point clé :
L'importance de reconnaître et de dépasser les divergences méthodologiques pour une communication efficace entre médiateurs.